CENTRE D’ONTOLOGIE FONDAMENTALE (ET APPLIQUEE ?)
Avant-projet présenté par Bernard Dugué
Le 20ème siècle a vu la science croître de
manière fulgurante, grâce notamment aux développements des technologies
qui permettent d’entrer en interaction avec les phénomènes les plus
fins, en physique, et les plus complexes et diversifiés, en biologie
moléculaire. Les neurosciences n’ont pas été épargnées par cette
accélération des techniques d’investigation scientifique, et se sont
rapprochées des sciences de l’homme et du langage, sous l’effort des
spécialistes regroupés dans les sciences cognitives. Entre les années
1960 et 1980 se sont dessinés les contours de ce qu’on doit considérer
comme une transformation de la représentation scientifique du réel. A
côté du développement des sciences cognitives, on positionnera les
sciences des systèmes, de la complexité et notamment, les diverses
tentatives d’unification épistémologique opérées notamment en Europe,
sous l’égide de figures reconnues, Edgar Morin, René Thom, Ylia
Prigogine, Henry Atlan, Cornelius Castoradis. Cette liste non
exhaustive illustre les origines diverses de ces initiateurs issus des
mathématiques, de la physique, la biologie ou encore les sciences
humaines.
En parallèle avec ces
transformations des savoirs se sont développées des transformations
sociales tout aussi importantes, que l’on situera également dans ces
années pivot, de 1960 à 1980. La compréhension de l’homme et de la
société s’est sensiblement modifiée, bien qu’en cette matière, les
sciences dites humaines et philosophiques aient été déjà bien avancées.
Ce sont les comportements sociaux qui se sont modifiés, en rapport avec
les nouvelles technologies disponibles et notamment les médias. En
matière de productions esthétiques et artistiques, ce n’est pas trahir
l’Histoire récente que d’affirmer la domination des productions
cinématographiques et l’explosion de la musique dite rock qui fait
partie intégrante de notre culture contemporaine.
De
cette période récente on retiendra, comme pour toutes les périodes de
la Histoire, une double construction, celle des savoirs et celle de la
société. Et on ne peut que mettre en avant la situation de crise qui
accompagne la construction sociale. Comme s’il était impossible pour
nos sociétés modernes d’atteindre un état d’équilibre, de devenir à
l’image d’un organisme en pleine maturité, sain, fonctionnant selon le
principe de la forme. Le développement des sociétés modernes se fait de
manière convulsive. Sans pour autant qu’on pressente un lien
nécessaire, on doit observer que les savoirs sont aussi en crise de
manière récurrente. Si on se réfère à cette date récente, 1970, on
décèle quelques crises majeures, notamment sous l’impulsion de la
physique quantique et d’un courant de pensée initié par les gnostiques
de Princeton. Cette crise accompagne également un « virage spirituel »
et le développement de ces philosophies et pratiques new-age qui ne
sont pas sans rapport avec la crise de la représentation du monde
physique. Curieusement, la biologie a semblé épargnée, renforçant son
adhésion à un matérialisme que l’on dira complexe, pour bien le situer
à notre époque.
D’un côté les mutations
technologiques et de l’autre les nouvelles donnes scientifiques
engendrent une crise du sens, plongent les individus dans un sentiment
d’étrangeté, d’inquiétude, de perplexité, alors que peu à peu, l’idée
du progrès se détache des individus. Quelle peut-être alors la place de
la réflexion philosophique ? Doit-elle faire accepter le monde tel
qu’il va, se transforme, avec la puissance rationnelle et la foi dans
la complexité, ou bien doit-elle indiquer ce que signifie le monde, ce
qu’est la réalité, et construire un sens du monde basé sur les acquis
de la science et sur une synthèse des mouvances sociales contemporaines
et de la tradition issue de Rome, Athènes et Jérusalem dont la
Modernité fut un prolongement autant qu’un dépassement ?
Deux champs d’investigation se présentent
actuellement, ce sont d’une part les sciences avec leurs diversités
d’approches et d’objet et la société contemporaine avec sa complexité
due à une combinaison, qu’il faut analyser, entre la nature humaine et
les technologies contemporaines.
A. Sciences, philosophie de la Nature et de la technique
Le développement des sciences physiques
conduit à nous poser cette question d’ordre ontologique : qu’est-ce que
la Matière ? Ou mieux encore : quelle est la réalité étudiée par les
sciences physiques et qui se présente comme phénomènes, cosmique à
l’échelle universelle et microphysique à l’échelle élémentaire ? Une
troisième branche de la physique porte sur les phénomènes
d’interactions dans des ensembles d’éléments décrits statistiquement.
La matière peut dans certaines occasions d’organiser spontanément et
montrer par-là une propriété intermédiaire entre les atomes
indifférents et les molécules impliquée dans les assemblages doués des
propriétés caractéristiques de la Vie. Comment rendre compte alors de
ces phénomènes sans en rester au stade des représentations théoriques
actuelles ? Pour orienter ces recherches, il faut partir d’une idée
fondamentale, celle d’un ensemble d’éléments qui s’organisent pour
former une structure ou un ensemble de processus dont on peut dire
qu’ils constituent un assemblage (dans assemblage, il y a le semblable,
et donc une force qui s’oppose à l’indifférence). Si on sait par
ailleurs que la technique dans son sens général se définit comme une
activité de prise sur des éléments et qu’elle conduit à la technologie,
elle-même conçue comme un assemblage d’interfaces (ou d’éléments par
leurs interfaces respectives), on peut chercher un pont
épistémologique, voire ontologique entre les assemblages spontanés de
molécules, les assemblages naturels se répliquant de la Vie, et les
assemblages artificiels. On pourrait alors comprendre qu’il n’y a pas
de pont ontologique entre les assemblages artificiels et assemblages
naturels. Autrement dit, s’il existe une matière, concevable comme une
substance technique, douée de capacité d’assemblage, cette matière,
lorsqu’elle engendre la Vie, nécessite un principe ontologique, voire
ontophysique, qui ne se réduit pas à la matière technique. Autrement
dit, pour étendre la formulation de Heidegger, l’auto-assemblage
technique des molécules repose sur une substance, sur des processus non
réductibles à la technique. Quant aux technologies construites par
l’homme, elles ne sont que techniques et artificielles.
Ainsi
s’ouvrirait une ontologie de la Nature qui aurait au moins comme mérite
de séparer l’artificiel du naturel et donc, d’instituer une démarcation
entre les systèmes vivants puis pensant, et les systèmes informatiques
doublés aux représentations génétiques, ce qui rendrait justice à la
spécificité de la Vie et de l’humain, contre les tentatives de
naturalisation de l’esprit et les dérives artificialistes dont
l’objectif est de dissoudre l’homme dans une représentation
technologique. En un mot, restaurer un homme doué d’essence humaine
contre la tyrannie du technocosme et des logomachies scientistes !
Dans
une première étape, il conviendra de construire une philosophie de la
technique, autrement dit, une théorie des assemblages où l’on fera
apparaître la cause non technique qui rend possible ces assemblages
naturels. Pour le dire autrement, si la matière est une substance
interactive douée de propriétés techniques d’ajustements à travers des
interfaces, il faut introduire un autre élément pour expliquer
l’auto-organisation et la Vie. Cet autre élément serait une substance
non technique, douée de propriétés définissables comme accordage (un
accord non apparent comme dirait Héraclite, opposé à l’accord apparent
qui est en fait un ajustement technique). Il ne faut pas chercher loin
les arguments en faveur de cette hypothèse car une analyse de la
signification du formalisme quantique et des champs quantifiés devrait
offrir une clé essentielle pour concevoir ce type de problématique
critique.
On note que cette philosophie
de la technique est destinée à prolonger les théories des systèmes
développées dans les années 1970-1980, et tombées dans une impasse
faute de spéculations ontologiques. C’est une bonne chose que
d’analyser le tout comme supérieur à la somme des parties, encore
faut-il chercher les fondements, d’où la nécessité de développer des
centres l’ontologie fondamentale.
La
question sur la Vie, tombée en désuétude depuis des décennies, doit
être à nouveau examinée et ne mérite pas des réponses de convenance
idéologique et/ou rationnelle du genre : la vie est un ensemble de
fonctions qui s’opposent à la mort.
B. Philosophie éthique, philosophie du Sujet.
De la philosophie des technologies, on
retient cette idée de deux substances, voire d’une substance unique
dotée de deux propriétés, technique et non technique. Sur la base de
cette dualité, il est possible de concevoir une philosophie du Sujet
qui explore ces deux facettes de l’être humain à travers les textes
philosophiques et littéraires (ce qui justifie l’extension du centre
d’ontologie aux sciences dites humaines). On soupçonne sans obstacle
intellectuel majeur cette dualité du Sujet qui par ses désirs, est
plongé dans une attitude existentielle dite technique car elle le relie
soit à la Nature, soit à la société, soit à un ensemble de matériaux et
d’outils lui permettant d’interagir, de produire des objets, de
façonner des œuvres d’Art. C’est ce qu’on pourrait appeler la
matérialité de l’existence et dans un sens plus rigoureux, la
technicité de l’existence. Qu’il s’agisse de rapports sexuels, de
loisir, de travail en entreprise, de formation d’individus, de
commandement militaire, de fonctions administratives, on se situe dans
la catégorie de la technicité. On a affaire à la libido du corps ainsi
qu’à son corrélat sociétal, la libido dominatrice qui est associée plus
généralement à la volonté de l’homme (voir Platon et saint Augustin
pour deux conceptions éthiques distinctes).
Une
fois dégagée la condition technique de l’homme, on constatera que des
œuvres théologiques, philosophiques, esthétiques, éthiques,
artistiques, littéraires, mettent en évidence des conditions non
techniques de l’existence humaine. Les textes de philosophie de
l’existence sont les plus explicites pour traduire cette condition de
l’homme que l’on nommera condition éthique, pour renvoyer à une
substance éthique, distincte de la substance technique.
La
substance éthique expliquera sans doute les constitutions dites
transcendentales du Sujet, avec comme attributs, Conscience, Amour,
Pensée-Vérité, Puissance, Esthétique, Liberté, Etre. Ainsi, le Sujet
est un être en manque de détermination, en espérance, en attente de
révélations, venant du monde ou de lui-même. Il entrevoit sa
destination en l’inventant à chaque instant…
C. Philosophie des Civilisations
Plus que de sociologie ou d’Histoire, nous
avons besoin de fonder une philosophie des civilisations avec comme
participant fondamental, l’homme conçu comme individu, et surtout,
différencié, doublement, comme acteur doué de technique, agissant,
volontaire, mais aussi comme Sujet doué d’éthique, et on dira, de
religiosité, de spiritualité. Autrement dit, il est plus que jamais
nécessaire de tracer cette démarcation entre technique et éthique qui
traverse les siècles, qui marque les apogées et les déclins des
civilisations. Ethique et technique sont distinctes mais articulées
selon un lien problématique, souvent ambigu, si bien qu’Ethique et
technique cheminent ensemble et engendrent les plus belles réalisations
de la civilisation, ou bien sont antagonistes si bien que lorsque
l’Ethique est délaissée, l’hybris et les désirs inférieurs conduisent
les sociétés vers le chaos, le déclin, la tyrannie… Le temps des
dépenses ostentatoires, du gigantisme architectural, du luxe affiché,
du bellicisme exagéré, l’emporte sur la vertu, le raffinement, le sens
esthétique et moral de l’existence. Quelque part, nous sommes tous pris
dans ce jeu de miroirs qui renvoie nombre de ressemblances entre les
civilisations antiques, notamment le développement de l’Empire romain,
et la notre qui, malgré sont développement technologique considérable,
dévoile une subjectivité humaine parente de celle qui s’est dévoilée il
y a deux mille ans. Mais on verra apparaître également des différences,
ne serait-ce que par l’articulation des sociétés due aux ramifications
des réseaux technologiques et d’une manière générale, aux circulations
amplifiées des capitaux, des marchandises, des biens, des personnes,
des œuvres d’arts répliquées, et des informations. Sans doute un autre
rapport au temps et aux images et aussi des phénomènes émergents que
les Anciens ne pouvaient concevoir, ni même les Modernes d’il y a à
peine un siècle.
D. Conclusions et dispositions générales
Pour confirmer la nécessité de recherches
ontologiques contemporaines, on fera référence au financement
considérable (plus de 2M €) accordé à Barry Smith, professeur de
philosophie à l’université de Buffalo, pour fonder un institut
d’ontologie appliquée à l’Université de Leipzig. Plus modestement, mais
avec une passion philosophique sans faille et de grandes ambitions, le
philosophe italien Maurizio Ferraris s’emploie à créer un centre
d’ontologie théorique et appliquée à l’Université de Turin (Magazine
littéraire, l’Italie aujourd’hui, mars 2002). Si l’ontologie
repose sur l’art de penser, alors on rattachera ces projets à un autre
qui lui, fut avorté pour des raisons non scientifiques, et qui
consistait à créer un institut des arts philosophiques. Gilbert Boss,
professeur de philosophie à l’Université Laval à Québec, espérait
initier un espace de réflexion et de recherche déconnecté des
impératifs marchands et de l’instrumentalisation des pratiques
savantes.
Si je résume mes intentions, la finalité d’un
Centre d’ontologie fondamentale est de répondre à ces quatre
questions : qu’est-ce que la Matière, la Vie, la Conscience et la
Civilisation ? Et d’y répondre en mettant en œuvre des passerelles
entre les champs diversifiés des savoirs, tout en élaborant de nouveaux
outils conceptuels. Ce faisant, en cherchant à répondre à ces questions
on établit des ponts entre les savoirs et notamment, on comble ce
gouffre immense entre sciences de la Nature et sciences de l’homme.
Inversement, en associant les savoirs, on comprend mieux la Matière, la
Vie, la Conscience et on produit une nouvelle construction de l’objet
qui cette fois, se dévoile en perspective, en profondeur, un peu à la
manière d’une vision binoculaire. L’allégorie n’est pas gratuite, elle
renvoie à une Renaissance au 21ème siècle.
Pour
le côté pratique, il semble que beaucoup soit à inventer car cela
suppose que soit créé un ou des postes d’enseignants-chercheurs
transversaux hors du carcan nécessaire constitué par les commissions de
spécialistes, les UFR et les écoles doctorales. L’esprit de
l’enseignement et de la recherche ne doit pas être soumis à des
impératifs marchands, administratifs ou politiques. La démarche
interdisciplinaire doit être motivée par le volontariat et une éthique
de la conviction. On peut imaginer des séminaires généraux ouverts aux
étudiants confirmés, aux thésards, aux jeunes chercheurs, et de cette
osmose naîtra sans doute une génération de « spécialistes » de
l’approche interdisciplinaire et surtout transversale (ce dont manque
l’Université et le CNRS).
Il s’agit en quelque sorte de réinventer une
nouvelle Ecole d’Athènes, sorte d’Université sans condition chère au
philosophe Jacques Derrida, en accordant à ce projet une valeur
éminemment symbolique puisque l’Ecole d’Athènes fut fermée par
Justinien pour des raisons politiques, préférant organiser l’Empire
autour d’une théologie unique, chrétienne, qui ne souffre pas la
concurrence de la théologie néo-platonicienne dite païenne. Si on
transpose cette conjoncture à notre époque, on pourrait penser qu’une
telle Ecole, conçue comme un centre d’ontologie, pourrait être ouverte
bien pour des raisons que l’on devine, nul n’ait intérêt à ce qu’une
telle institution puisse construire des savoirs hétérodoxes. Et
pourtant, un tel projet s’inscrit dans une tradition multiséculaire
répondant à un souci de Civilisation sans lequel aucune société ne peut
progresser.